Texte à méditer :  STAT FORTIS IN ARDUIS ( Il se tient droit dans la difficulté )
   Ismidon de Claveyson, an 1050

Claveyson en Drôme

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Patrimoine - les frères de Tournon

Les trois frères de Tournon-Simiane au service de l'Empire

Les de Tournon-Simiane sont propriétaires du fief de Claveyson le 21 juillet 1753.
L'article paru dans le bulletin de la Société d'Archéologie et de Statistique de la Drôme est le travail de Germaine Montagnon-Peyron.
Il fut publié à l'occasion du bicentenaire de la naissance de Napoléon, soit en 1969 ;


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LES TROIS FRÈRES

DE TOURNON-SIMIANE

AU SERVICE DE L’EMPIRE


 

A l’occasion du bicentenaire de la naissance de Napoléon, nous avons choisi d’évoquer les trois frères de tournon-simiane qui servirent l’Empire. Leurs vies sont intéressantes tant par l’époque mouvementée, dramatique, où elles se déroulèrent, que par la variété des fonctions occupées et les qualités d’homme privé qu’elles exigèrent.

Nous tenons à préciser, d’abord, les circonstances qui amenèrent une branche de cette vieille et noble famille vivaroise à se fixer en Dauphiné, à Claveyson.

Son chef fut Marc-Antoine de Tournon, né en Vivarais en 1693, fils de Jean-Antoine de Tournon de Meyres et de Marie-Louise de Simiane Moucha de la Paye. En 1746, Anne de Simiane Moncha, marquise de Villeneuve, tante maternelle de Jacques II de Tournon, lui fit, à l’occasion de son mariage avec Marie de Chastan, dotation de tous ses biens, à condition de porter le nom de Simiane conjointement avec le sien et d’écarteler les armes des deux maisons.

En 1747, Marc de Tournon épousa Anne-Catherine de Beaudiné de Romanet, de la grande famille des Lestrange. Elle était née en 1724. Leur fils unique, Jean-Baptiste Marc-Antoine, naquit à St-Alban-en-Vivarais, le 24 juin 1750.

Le 21 juillet 1753, Marc-Antoine de Tournon, demeurant à Tournon, acheta pour 148 352 livres, les fiefs de Claveyson et de Mureils-en-Dauphiné, à Marie-Sophie Jaeger, veuve depuis 1731, de Charles-Hugues de Lionne, dernier de sa race (acte de MM. Dutartre et Bottet, notaires à Paris). Ces fiefs avaient appartenu aux d’Hostun, maison tombée en quenouille en 1640 en la personne de Laurence d’Hostun, dame de Claveyson, mariée à Hugues de Lionne, conseiller au Parlement de Grenoble. Ils étaient de la mouvance de la baronnie Clérieu que les puissants Lionne ne voulurent pas reconnaître. D’où procès interminables de Sophie Jaeger avec M. de la Croix-Chevrières de Saint-Vallier, héritier des droits des anciens barons de Clérieu. Des liens existant entre les La Croix-Chevrières et les Tournon expliquèrent l’achat du fief de Claveyson. D’autre part, dans les églises des Carmes, chapelle de Saint-Crépin à Tournon, des Claveyson avaient des sépultures timbrées de leurs armoiries.

Le 5 avril 1754, Marc-Antoine de Tournon « bien malade, dans son lit », teste chez Me Blachier, notaire à Tournon.

Le fief de Claveyson comprenait, alors, six domaines : ceux de Paroisse de Claveyson : La Grande Grange, Paroisse de Mureils : La Grange Vieille et la Grange Carrée, Paroisse de Claveyson : La Grange de Rives, celle de Villeneuve et le domaine de la Bouvatière plus le moulin et pressoir à huiles de St-Jean-de-Mureils (inventaire après décès de Marc-Antoine de Tournon, 1754, Me Blachier).

Il n’y avait pas de château, car l’antique manoir des d’Hostun, sur la colline de Claveyson, avait été détruit par la veuve de Charles-Hugues de Lionne, excédée des procès avec les barons de Clérieu.

Marc-Antoine institue pour héritier universel « son tout jeune fils messire Jean-Baptiste Marc-Antoine qui prendra possession de son hérédité après la mort de sa mère... s’il venait à mourir sans enfants, il lègue tous ses biens au premier fils de Jacques de Tournon, son frère, et, à défaut, à ses autres neveux..»

Quelques jours plus tard, le 17 avril 1754, le testataire meurt en sa demeure appartenant à feu Guillaume Mignot, marchand, rue du Bourg, à Tournon.

La terre de Claveyson avait été érigée en marquisat en décembre 1658, composé de quatre clochers : Claveyson, Saint-Andéol, Saint-Véran-de-Rives et Saint-Jean-de-Mureils, au profit de Sébastien de Lionne, seigneur de Leyssins, conseiller au Parlement et gouverneur de Romans. Or, en 1755, le roi Louis XV confirme par lettres patentes l’érection en marquisat du fief de Claveyson, au profit de Marc-Antoine Jean-Baptiste de Tournon et de ses descendants « comme récompense des services importants rendus depuis plusieurs générations par les comtes de Tournon, ses ancêtres du côté paternel, surtout par le cardinal de Tournon et le marquis de Simiane, ses ancêtres maternels ».

Le fils unique héritier, Jean-Baptiste Marc-Antoine de Tournon, marquis de Claveyson, ancien colonel d’Infanterie, dût faire bâtir dans la seconde moitié du XVIIIe siècle le château qui existe encore de nos jours. Grande bâtisse rectangulaire de vingt-cinq mètres de façade à l’est, ouvrant sur le parc, élevée de deux étages avec vue sur le Vercors. Il est sans caractère architectural. Seuls sont intéressants la porte d’entrée Louis XV et l’escalier maintes fois dessiné par des artistes. Le rez-de-chaussée comporte grand et petit salons, salle-à-manger avec passe-plat sur la cuisine. Celle-ci, très vaste, possède une belle cheminée. Au 1er étage, une chapelle, une bibliothèque, de nombreuses chambres avec leurs cabinets. Le deuxième étage devait être celui des domestiques.

Dans le domaine : un colombier, une ferme avec magnanerie. L’héritier de ces biens, Jean-Baptiste Marc-Antoine de Tournon, épousa, en mars 1782, sa cousine issue de germain, Rose-Marie-Hélène de Tournon, née en 1757 en Vivarais. Elle avait été mariée le 19 juillet 1773 au vicomte Adolphe du Barry, neveu de la trop célèbre favorite du roi Louis XV, tué en duel le 18 novembre 1778 en Angleterre (notre communiqué du 21 avril 1966 à la société d’archéologie, de la Drôme). Dix mois après son second mariage, la comtesse de Tournon, marquise de Claveyson, mourut à Paris le 8 décembre 1782. La comtesse de Tournon, née Beaudiné de Romanet, sa belle-mère, décédait en son château de Claveyson le 12 octobre 1785 et Jean-Baptiste Marc-Antoine, inconsolable, de la perte de sa jeune épouse Rose-Marie-Hélène, mourait en son château de Claveyson le 29 avril 1786, sans postérité.

En suite du testament de Marc-Antoine de Tournon, en 1754, ces trois décès firent échoir l’héritage à un de ses neveux : Alexandre, né en 1747, fils de son frère Jacques et de Marie-Anne de Chalon-d’Hortigue, seigneur de Meyres, du Vergier, de Desaignes, de Retourtour et autres lieux en Vivarais.

Baron de Banon, de la Roche-Giron, de Saumain et de l’Hospitalet-en-Provence, fief hérité des Simiane, Francois-Xavier-Alexandre avait épousé le 6 novembre 1774, paroisse ? Saint-Agricole à Avignon (contrat du 5 novembre 1774 passé chez Me Gollier - fonds Vincentini f° 1191), dame Marie-Alix Aldouse-Geneviève de Seytres-Caumont, née en 1750, fille de Joseph-François-Xavier de Seytres, titré marquis de Caumont, député de la noblesse en comtat venaissin auprès du roi en 1771 et 1774, et de Marie-Anne-Geneviève de Montboissier Beaufort de Canillac.

Rappelons que cette noble famille des Seytres était rattachée à notre région puisqu’ Antoine Seytres était bailli pour le pape en 1420 à Montélimar. Son fils Jean épousa en 1441, Dauphine de Caumont dont le fils aîné, Olivier, se fixa à Avignon.

Lorsqu’en 1786 l’héritage du fief de Claveyson échut à Alexandre de Tournon, ancien capitaine des gardes françaises, il vivait médiocrement, avec son épouse et ses nombreux enfants, dans le modeste hôtel qu’il avait à Apt. Il possédait quelques terres et bois dans les environs et, de plus, un vieux petit château à Banon, près Forcalquier, entouré de quelques terres.

En cette année 1786, Alexandre de Tournon avait huit enfants nés à Apt. L’aîné, Philippe, le 12 octobre 1775, Pauline 1776, Camille 24 juin 1778, Eugène 1780, Just Hippolyte 1782, Mélanie 1783, Alix 1784 et Hélène 1786. (Trois autres enfants naîtront par la suite : Hortense 1789, Victor, 15 août 1790, Alexandrine, dite Elisa 1793).

Désormais la famille vit au château de Claveyson, tout en gardant Apt et Banon. Les aînés sont d’abord instruits par leurs parents — la mère se chargeant des éléments de catéchisme, de grammaire et d’histoire, le père enseignant la géographie, les mathématiques et le latin. Puis Philippe et Camille envoyés à la pension Sainte-Foy, près Lyon. Philippe destiné à l’armée, Camille cadet ayant été, à deux mois, reçu de minorité chevalier de justice de l’Ordre de Malte, dont son oncle maternel, de Seytres Caumont, était commandeur, serait dans la marine.

Dès le 26 décembre 1783, Mme de Tournon avait envoyé d’Apt une demande à l’intendance de Provence pour que Camille soit admis « élève du Roy » c’est-à-dire boursier de Louis XVI, pour être reçu, de préférence, au collège et école royale militaire de Tournon en Vivarais. Mais cette demande resta sans suite. En 1789, Camille était élève au collège de la Marine, appartenant à l’Ordre de Malte, à Alès. Il devait être admis, deux ans plus tard, élève de la marine à Toulon. Les événements allaient tout bouleverser.

 

En 1789, Alexandre de Tournon, marquis de Claveyson, était l’un des types représentatifs de cette noblesse terrienne ayant foi en la royauté et la religion, mais ouverte aux idées larges et libérales. La dignité, la simplicité de vie de cette famille nombreuse lui valait l’estime de tous.

A la fameuse réunion des Etats du Dauphiné, qui se tint le 21 juillet 1788 à Vizille, Alexandre de Tournon assistait, malgré la défense du roi, en novembre 1788. Il était encore, en 1789, de l’Assemblée qui, à Romans, fut dirigée par Mounier et Barnave. Il représentait la noblesse, baillage de Saint-Marcellin et justice de Romans. Le seigneur de Claveyson y conduisit même son fils cadet, Camille, alors âgé de dix ans « pour lui inculquer les principes d’une sage et vraie liberté » saluant avec enthousiasme les réformes espérées et l’aube des temps nouveaux.

La fuite du roi Louis XVI, le 20 juin 1791 et son arrestation le lendemain, déterminèrent le grand courant d’émigration des nobles. La famille de Tournon fit partir l’aîné des fils, Philippe. Il rejoignit l’armée de Condé où il devint sous-lieutenant d’infanterie, compagnie de Semaisons. Les événements s’aggravant, les Tournon se réfugièrent à Lyon où ils se sentaient mieux perdus dans la foule. Leurs tentatives d’émigration échouèrent, faute de moyens financiers.

Lorsqu’en 1793 la tempête révolutionnaire se déchaîna dans la ville révoltée sous l’impulsion des royalistes, contre la Convention, Alexandre de Tournon prit rang parmi les défenseurs du pont Morand et de l’Hôtel de Ville. Après le succès des groupes extrémistes, la famille de Tournon errant à Sainte-Foy, résolut de regagner Claveyson. Leurs plus jeunes enfants avaient été placés en Dauphiné, mais autour du père et de la mère demeuraient Pauline, 17 ans, Camille, 15 ans, Eugène, 13 ans, Hippolite, 11 ans. La mère attendait son onzième enfant. Ils prirent tous la route, la mère montée sur un âne, ses enfants marchant à ses côtés, le père les précédant déguisé en paysan. Entre St-Rambert et St-Vallier, le comte de Tournon, marquis de Claveyson, fut démasqué comme « soldat lyonnais » et conduit à Valence où il fut incarcéré. Des amis — dont de Gérando — firent de pressantes démarches pour le faire libérer. Les bouteilles d’Hermitage généreusement distribuées aux purs et farouches sans culottes de la commission militaire permirent l’élargissement du cher prisonnier enfermé depuis la deuxième décade de Brumaire an II.

C’est au cours de ces graves événements que la citoyenne Tournon vint à Tournon pour mettre au monde une fille, le 7 frimaire, an second de la République — 26 novembre 1793.

« ... La citoyenne arbod, sage-femme de cette ville, présente un enfant femelle, enfant du citoyen Alexandre-Xavier Tournon, domicilié à Claveyson, district de Romans et de dame Seutres Caumont. née hier en son domicile, auquel il est donné le nom d’Alexandrine Louise Marie Charlotte ».

L’enfant est baptisé le 28 novembre 1793 en l’église Saint-Julien-de-Tournon. Signe du trouble des temps, la rédaction de cet acte est inachevée. Le parrain est M. de Saint-Vallier... La suite n’est pas portée. C’est d’ailleurs le dernier acte écrit sur ce registre de la paroisse.

A leur retour à Claveyson, les Tournon trouvèrent leurs biens mis sous séquestre et beaucoup d’objets volés. Ils apprirent que le vieux petit château qu’ils possédaient à Banon avait été pillé de fond en comble et démoli. Ceci dû à leur qualité de cy-devant nobles et à l’émigration de leur fils Philippe.

Ils réussirent à faire croire qu’ils ne tombaient pas sous le coup de la loi du 28 mars 1793, car Philippe était, non émigré, mais parti pour Malte pour y parfaire son éducation auprès de son oncle maternel, le commandeur de l’Ordre, Seytres Caumont. Un acte fut rédigé dans ce sens et le conseil
de la commune de Claveyson, qui estimait cette famille, s’y prêta, comme celle de Val-Libre (Saint-Vallier).

En 1794, la vie recommençait, fort médiocre, au château de Claveyson. Camille, alors âgé de seize ans, se consacrait aux travaux de la propriété qui faisait vivre sa famille. Le jeune homme s’instruisait sans maître, par un travail rien qu’avec des livres, auquel il donnait huit à dix heures par jour, s’étant fait un plan d’année en année comportant principa­lement l’étude du français, du latin, de l’histoire, des arts et des langues italienne et allemande. Ensuite, il ajouta le droit.

Un rayon de soleil parmi tant d’ombre : le mariage de la fille aînée, Pauline, née à Apt le 30 septembre 1776 qui, le 19 nivôse an IV — 9 janvier 1796 — épouse à Claveyson, François-Louis-Richard de Vernoux, agriculteur à Bourg-Argental (Ardèche).

A l’âge de la conscription 1799, Camille, autodidacte, avait acquis la culture d’un humaniste. Les temps venus, Camille n’ayant nullement la vocation militaire, ses parents lui achetèrent un remplaçant à l’armée, François Gâche, tailleur de Tournon. Selon la convention, les Tournon payèrent 624 livres dont 120 francs comptant et 504 livres au retour de l’armée. Mais François Gâche, grenadier au 1er bataillon de la 7e demi-brigade, fut fait prisonnier dès 1799, conduit à Budapest où il mourut. Le reste de la somme due fut payé à sa veuve.

Un émouvant événement marqua l’été de cette même année 1799. Toute la famille de Tournon vint se faire bénir à Valence par le Souverain Pontife Pie VI, captif, arrivé dans cette ville le 14 juillet, incarcéré à la Citadelle et qui y décédait le 12 fructidor an VII de la République — 29 août 1799.

 

En 1803, Camille allant avoir vingt-cinq ans, il était grand temps pour lui de se faire une situation. Dans ce but, il partit pour Paris le 1er mai, muni de lettres de recommandation pour Talleyrand, ministre des Affaires étrangères, de Ségur, conseiller d’Etat — de Boisgelin, archevêque de Sens — du général Rampon — pour Portalis, Lebrun, Chaptal...

C’est l’époque du Consulat à vie. Puis l’Empire proclamé le 18 mai 1804, il y a une ruée vers les places. D’ailleurs, Napoléon 1er disait des aristocrates d’ancien régime : « II n’y a qu’eux qui savent bien servir ». Le plus grand nombre des candidats aux postes civils, militaires et de cour estimaient servir la France et non le régime.

Bientôt, le frère aîné de Camille, c’est-à-dire Philippe, vint le rejoindre à Paris, vécut avec lui, poursuivant le même but.

 

JACQUES-PHILIPPE DE TOURNON - 1775-1809

 

Dès 1796, Philippe, émigré, rentrait en France. Un an plus tard, il épousait Marie de Mascon, née à Clermont-en-Limagne le 19 août 1771, baptisée en l’église de Saint-Genés, fille de Jean-Baptiste de Mascon, propriétaire et d’Anne de Rozière de Moncelet. Noble famille ayant de belles alliances avec les de Laligier, du Fayet, de Bonnevie, du Gros, de Thianges et de Beaufort-Montboissier. Deux enfants, Charles et Philippine naquirent. Mais la jeune épouse de Philippe de Tournon mourut à Clermont-Ferrand le 23 germinal an XI — 13 avril 1803 — section Fraternité, rue Neuve, âgée de trente ans, neuf mois.

Quelque temps plus tard, le jeune veuf allait vivre à Paris. Après de longues et vaines démarches, finalement ce fut grâce à la protection de Talleyrand que Philippe de Tournon fut, le 2 février 1806, nommé chambellan de l’Empereur. Il avait été choisi au milieu de nombreux concurrents par sa Majesté qui s’était « gracieusement » fait rendre compte de ce qui concernait le nouveau candidat.

L’acceptation d’un tel poste de cour pour un ex-émigré, ancien officier de l’armée de Gondé, ne cadrait guère avec les idées de M. le comte de Tournon, marquis de Claveyson, son père, resté, dans l’âme, fidèle aux Bourbons.

Dans une lettre datée de Paris le 12 février 1806, adressée à ses parents, Camille tient à leur faire valoir les motifs de cette acceptation.

 

Avec Napoléon, il fallait toujours tenir ses malles prêtes. La correspondance — dossier de 55 lettres conservées au château d’Avrilly, par Trévol (Allier) — nous apprend que Philippe de Tournon, officier d’ordonnance, chef d’escadron, fut aux côtés de l’Empereur en Pologne, Italie, Prusse, à Eylau le 8 février 1807. A Friedland le 14 juin, sa lettre du lendemain porte simplement : « L’Empereur a gagné une grande bataille, je me porte bien ».

En cette glorieuse année-ci, Philippe de Tournon est nommé grand croix de l’Ordre de Saint-Joseph de Wurtzbourg, ordre créé le 8 mars 1807 par le grand duc Ferdinand III. En 1808, le chambellan est nommé membre de la Légion d’honneur instituée par Bonaparte, premier consul, le 19 mai 1802.

 

Guerre d’Espagne

Son origine se trouve en 1807 dans l’obstination de l’Angleterre qui, maîtresse des mers, repousse les suggestions de paix de Napoléon. La cour de Madrid est en pleine décomposition avec le roi Charles IV, la reine Marie-Louise et Godoï, son amant, favori du souverain et investi des plus hautes fonctions civiles et militaires et maître tout puissant du royaume.

L’Empereur constitue, à Bayonne, un corps expéditionnaire et un point de concentration des troupes françaises se rendant en Espagne. Comme il veut savoir ce que les Espagnols pensent, dans cette intention fin 1807, il expédie à Madrid un de ses chambellans de confiance : Tournon. Celui-ci revient en déclarant « que la nation espagnole aspire à une intervention française qui la débarrasserait de Godoï».

Au début de 1808, envoi d’un nouvel émissaire, Vandenil, qui rapporte un même son de cloche. Il semble toutefois que ces informateurs n’eurent guère de contact qu’avec des aristocrates et des intellectuels acquis aux idées françaises et grands admirateurs de Napoléon. Ces afrancesados ou francomanes, comme on les nommait outre-Pyrénées, voyaient dans l’Empereur le seul génie capable de les tirer de l’ornière où l’Espagne s’enlisait. Napoléon croyait l’Espagne une proie facile dont l’assujettissement débarrasserait l’Europe des derniers Bourbons et permettrait de rendre enfin hermétique le blocus continental.

Dans les premiers jours de mars 1808, Tournon envoyé derechef enquêter en Espagne ne donne plus la même note en décembre. « Les espagnols, écrit-il, ont un caractère noble et généreux mais qui tend à la férocité, ils ne pourront supporter d’être traités comme une nation conquise». Le 14 avril, Tournon est auprès de Napoléon 1er à Bayonne. Le roi d’Espagne, Charles IV est contraint d’abdiquer en faveur de l’Empereur et le 4 juin, celui-ci cède ses droits à son frère aîné, Joseph, alors roi de Naples. Ce qui se passera dans les mois qui suivront, nous l’apprendrons en lisant les rapports de Philippe de Tournon à l’Empereur, en date des 9, 11, 16, 19, 29 mars. L’un, daté de Madrid au 20 décembre 1807 et le dernier daté du 7 janvier 1809, de Burgos (Archives nationales AF IV 1680 et archives du château d’Avrilly).

Si les personnes de distinction espagnoles accueillirent bien les français, il n’en fut pas de même du peuple. La révolte devint unanime « ce fut l’unification dans la haine ». Chaque paysan, chaque ouvrier est un guerillos. Dès le début, la lutte prend un caractère farouche qu’elle gardera jusqu’à la fin.

Les armées françaises ouvrent, avec les partisans, un concours de cruauté, chaque adversaire surpassant l’autre.

Par décret du 21 juillet 1808, Philippe de Tournon, capitaine, officier d’ordonnance, est « promu au grade de chef d’escadron et sera pourvu d’un des premiers emplois dans l’arme de la cavalerie ».

Napoléon 1er fait un deuxième séjour au milieu des armées d’Espagne. 186.000 hommes et 34.000 grognards de la Vieille garde. Le 3 novembre, toujours accompagné de son fidèle chambellan Tournon, ils quittent Bayonne et le 10, après la victoire de Soult, les troupes françaises entrent à Burgos, l’ancienne capitale de la Vieille Castille. Elles se livrent le 13 au sac de l’abbaye de San Pedro de Cardina, à une lieue et demie de Burgos.

Là, dans la chapelle, se trouvait le tombeau élevé par Philippe V pour les dépouilles mortelles de Ruy Diaz de Bivar, dit Rodrigue, inhumé aux côtés de sa bien-aimée Donna Ximena de Gormas, dite Chimène. L’histoire du héros de l’Espagne né à Burgos vers 1026, mort en 1099 à Valence, grand ennemi des Maures, fut immortalisée par le cantar de Mio Cid, épopée en langue castillane. Elle est parvenue jusqu’à nous grâce à la tragédie de Corneille, représentée en 1636.

Hélas, en cette fin d’année 1808, la soldatesque française — des dragons — saccagea les tombeaux, croyant y trouver des bijoux et des ornements précieux. M. Comptour, l’intendant du chambellan Philippe de Tournon, lui rapporta cette lamentable profanation. Tournon, bouleversé d’indignation, se rendit au Monastère, s’agenouilla sur les tombeaux et pria pour que fût pardonné le sacrilège.

Il fit promettre à M. Comptour de rassembler les ossements épars sur les dalles et de les inhumer décemment. Il se proposait de revenir à Burgos pour faire restaurer l’ossuaire.

Mais l’Empereur avait hâte de gagner Madrid. Le 4 décembre, les troupes françaises firent leur entrée : « Je la tiens enfin cette Espagne tant désirée » s’exclame-t-il. Mais le 2 janvier 1809, les Français apprennent avec stupéfaction que Napoléon laisse à Soult la glorieuse mission de « jeter les Anglais à la mer ». C’est que l’Empereur vient de recevoir, de Paris, d’alarmantes nouvelles : l’Autriche réarme, des intrigues se nouent, sa présence est nécessaire aux Tuileries.

Arrivé à Valladolid le 19 janvier avec Napoléon 1er, le chambellan Tournon sait qu’ils parviendront à Paris le 23.

Mais l’état sanitaire des armées est effroyable. Philippe de Tournon, malade, doit s’arrêter au camp de Bayonne où il meurt de la petite vérole le 5 février 1809, âgé de 34 ans, ayant servi l’Empire pendant trois ans ; ainsi finit sa carrière pleine de promesses.

M. de Talleyrand écrivit alors à Camille de Tournon, frère cadet de Philippe, intendant à Bayreuth, une lettre pleine d’affection et de chagrin.

M. le maréchal Davout témoigna la part qu’il prenait à cette grande perte et confia « que l’Empereur avait parlé de son pauvre frère avec éloge et regret». Il fut écrit, d’après les rapports laissés par Philippe « le rôle très grave qu’il avait joué dans les affaires d’Espagne ».

Philippe de Tournon fut un des 300.000 militaires morts dans la campagne outre-Pyrénées qui, de 1809 à 1814, fit autant de victimes que la campagne de Russie.

Philippe de Tournon laissait totalement orphelins deux tout jeunes enfants : Charles et Philippine.

 II laissait aussi... 80.000 livres de dettes dont l’origine était des plus honorables puisqu’elles provenaient de ses nombreuses missions à travers l’Europe.

Au château de Claveyson, on s’en fit de grands soucis. Ce fut le fils cadet, Camille, qui fit mille démarches à leur sujet. Au bout de deux ans, en 1811, alors qu’il était préfet de Rome, il écrivit à ses parents :

« Monsieur de Talleyrand eut l’obligeance d’en parler à MM. de Caulaincourt et Duroc et de me présenter à eux. On m’accorda 36.000 livres que je distribuais aux créanciers, heureux de pouvoir ainsi dégager la mémoire de mon frère Philippe de tout reproche... »

Sous l’ancien régime, des officiers se ruinaient au service du roi. Sous le 1er Empire, le cas de Philippe de Tournon nous prouve qu’il pouvait en être de même... du moins pour certains qui ne durèrent pas longtemps au service.

 

CAMILLE DE TOURNON - 1778-1833

 

Un grand administrateur

Revenons au temps, 1804, où Camille était à Paris pour chercher une place.

Après de longs mois de vaines démarches, Camille de Tournon, qui rêvait de carrière diplomatique « se rendait compte des difficultés pour faire sa trouée ». Découragé, il était tout disposé à retourner à Claveyson car il avait dépensé 3.000 livres, faisant une importante brèche dans les économies de ses parents.

Finalement, il dut une place à l’entremise de M. Just de Rivoire de la Tourette, un de ses amis d’enfance, né le 15 février 1775, qui « passant sur quelques désagréments physiques » avait épousé en 1803, Victoire Chaptal, fille de Jean-Antoine, comte de Chanteloup, docteur en médecine, membre de l’Institut, ministre de l’Intérieur depuis 1800 à fin 1804. Par son appui, Camille de Tournon obtenait le modeste emploi de « rédacteur du projet de code rural».

En ce temps-là, on payait d’une sous-préfecture les demandes par trop tenaces de personnages influents : «c’est une place qui ne peut mener à rien » mandait Camille à ses parents à Claveyson. Il aurait toutefois fait exception pour les sous-préfectures de Vienne, Tournon ou Saint-Marcellin qui l’auraient rapproché de son cher pays, mais des concurrents mieux protégés que lui les obtinrent. Camille avait raison de ne point vouloir « s’éloigner du soleil ».

Ce véritable gentilhomme avait les grâces de la Vieille France « la recommandation corporelle » chère à Montaigne « qui facilite la réussite ».

Grand, 1 m 76, un beau visage au front élevé, au nez bourbonien, d’abondants cheveux bruns bouclés, il devait « voir et se faire voir ».

Le 2 décembre 1804, il assiste ébloui au sacre de l’Empereur. Quelques semaines plus tard, il est invité à la fête donnée par les maréchaux à Napoléon 1er.

Le 2 février 1806, il sort des fonctions obscures, étant nommé auditeur au conseil d’Etat, section agriculture, l’un des seize auditeurs nommés par l’Empereur, comptant des personnages comme Molé, d’Houdetot, Anglès, Mounier, Barante.

Le 8 novembre de la même année, un décret impérial le nomme intendant du Margraviat de Bayreuth, en Bavière.

 

Nous passerons rapidement sur ces fonctions qui durèrent jusqu’en juin 1809, et furent fertiles en incidents finaux, mais permirent aussi à Camille de Tournon de se faire apprécier. Ses rapports furent très remarqués, en particulier son Mémoire sur la Hongrie.

De retour en France, Camille de Tournon après cinq ans d’absence, retrouvait son cher Claveyson, s’y reposait avec délices en attendant une nouvelle place.

Retourné à Paris, il eut l’extrême surprise de se voir poser par Maret une Question qui lui parut insolite : « Savez-vous l’Italien ?» II répondit par l’affirmative.

Et le 6 septembre 1809, un décret impérial, rendu à Schoenbrunn, signé par le duc d’Otrante-Fouché, ministre de l’Intérieur par intérim, nommait Camille de Tournon préfet du département du Tibre, à Rome. Il apprit la nouvelle par le duc de Bassano.

 

La préfecture de Rome I808-1814

Pour Camille de Tournon, l’humaniste, Rome évoquait tant de souvenirs classiques, historiques. Sa génération était, plus que tout autre, pénétrée de Rome, les érudits artistes et littérateurs l’en avaient comme grisée. Par ses études à Claveyson, il s’était imprégné de vénération pour les anciens : Lucrèce. Horace, Virgile, Tite-Live, Brutus, César, Auguste. Pour ce jeune homme de trente ans, être envoyé par Napoléon 1er commander à Rome, seconde ville de l’Empire, c’était une noble et flatteuse promotion.

Parti de Claveyson le 18 octobre, Camille de Tournon arrive à Rome le 6 novembre. Bouleversé d’émotion il murmura le passage de l’Enéide (III-523) où Virgile dépeint le bonheur des Troyens conduits Par Enée lorsqu’ils découvrent les rivages de l’Italie, but de leur longue course.

Toutefois, des difficultés de tous ordres attendaient le jeune préfet. Les griefs des Romains occupés étaient nombreux à partir du fondamental. Le 2 février 1808, selon la volonté de Napoléon 1er, les troupes françaises, sous les ordres du général Miollis, occupaient Rome. Le 17 mai 1809, un décret de Napoléon 1er avait réuni les Etats du Pape à l’Empire français. Le 6 juillet, le souverain pontife Pie VII était enlevé par le général Radet et conduit en captivité. Pour le préfet Camille de Tournon, si fervent catholique, c’était un drame de conscience ! Le territoire occupé était divisé en deux dépar­tements. Celui de Trasimène (ancienne Ombrie) chef-lieu Sopoleto, dont Antoine-Marie Raederer (fils) était préfet — Celui du Tibre, avec Rome que Napoléon avait, par décret du 1er août 1809, déclaré « ville impériale et libre » et qui comptait alors 135.000 habitants, et dont Camille de Tournon était préfet.

La France de 1809 avait alors cent trente départements et cinquante millions d’habitants.

Le général Sextius Miollis, né le 18 septembre 1759 à Aix-en-Provence, était nommé gouverneur-président des territoires occupés. Il résidait à Rome. Soldat glorieux, mutilé de la face (il a son nom sur l’Arc de Triomphe de l’Etoile à Paris).

Pour remplacer le régime pontifical détruit, l’Empereur avait nommé une consulta de cinq membres : Miollis, Gerando, Janet, Dal Pozzo, Balbo.

Le préfet Tournon reconnaissait bien qu’il était placé sous la direction de la Consulta, naturellement dominé par son Président-gouverneur, Miollis, mais il agit « avec la plus grande indépendance » et de nombreux conflits allaient opposer les deux hommes. Ce qui les rapprochait, c’était leur patriotisme, leur attachement à l’Empereur, leur probité, leur estime réciproque ; mais il y manqua toujours le ciment de la sympathie.

Avant d’affronter de multiples et dures batailles, le préfet Tournon apprit de Cambacérès qu’il était titré baron d’Empire le 15 décembre (les lettres patentes suivront le 9 mars 1810). Napoléon tenait au prestige de son haut personnel.

Nous devons signaler un fait d’une importance capitale. Le valentinois Jean-Pierre Bachasson, comte de Montalivet, nommé, le 1er octobre 1809, ministre de l’Intérieur, le restera pendant tout le temps 1809-1814 où Camille de Tournon sera préfet de Rome. Tournon sera son informateur sur toutes les choses de ce pays qui l’intéressent vivement. Il lui enverra des mémoires complets. Les deux hommes étaient amis depuis longtemps et le ministre ne cessa d’encourager, d’appuyer, d’approuver, de soutenir le préfet de Rome. Précisons que le ministère de l’Intérieur du temps comprenait, de plus, celui des Travaux publics, de l’Instruction publique, des Beaux-Arts, de l’Agriculture et du Commerce.

D’autre part, le baron Camille de Tournon prit comme secrétaire particulier son cousin Marie-Antonin Bernardy de Sigoyer. Sa connaissance de la langue italienne, sa culture littéraire et artistique, son goût du travail, son dévouement, sa fidèle amitié firent de lui un collaborateur des plus précieux.

(Marie-Antonin de Sigoyer, époux de Maria Pernety en 1823, nièce du lieutenant-général Pernety, fut père le 29 août 1824, à Valence, de Martian, qui devint l’héroïque commandant des troupes de Versailles qui, lors des troubles de la commune à Paris sauva le Louvre. Il fut tué le 26 mai 1871).

Camille, baron de Tournon, eut à faire front à des difficultés diverses provoquées :

1) Par les fonctionnaires - maires, conseillers de préfec­ture, sous-préfets. 30.000 fonctionnaires italiens jetés à la rue.

2) Par la dissolution des couvents et séquestres de leurs biens - suivant décret du 17 avril 1809. C’était un total de 519 couvents avec 5.852 personnes rien que dans le dépar­tement de Rome. Ces congrégations faisaient vivre beaucoup de monde, distribuaient des aumônes, donnaient du travail aux artistes, etc... La petite pension payée aux expulsés ne leur empêchait pas de tomber dans la misère.

3) La question du serment imposé au clergé romain - et aux employés entraîna la résistance passive des réfractaires.

4) La conscription - appel de la classe née en 1789 suscita la terreur chez les Romains. Par la « leva » les conscrits étaient invités à verser leur sang pour un pays qui n’était pas le leur. Par le mode de tirage au sort, les jeunes gens riches s’exemptaient en payant des remplaçants qui coûtaient quatre à cinq cents francs. Des centaines de jeunes prenaient le maquis.

5) Le brigandage - des bandes puissantes s’organisèrent, composées de maquisards qui semèrent la terreur à partir de

1811 : attaques de courriers, pillages de magasins, assassinats. Les primes offertes pour la capture des bandits entraînaient des trahisons suivies de vengeances.

6) L’envoi obligatoire des jeunes nobles dans les écoles françaises.

La misère la plus affreuse s’étendit comme un chancre rongeur. Le mécontentement devint universel et profond à Rome, surtout les six derniers mois de 1810.

 

Au milieu de ses travaux, un grand chagrin accable le préfet de Rome : il apprend la mort de son père François-Xavier-Alexandre, comte de Tournon, marquis de Claveyson, décédé, âgé de 63 ans, le 12 décembre 1810, à Tournon et inhumé au cimetière de la ville.

Camille donna le dessin d’une pierre tumulaire, qu’il demanda à ses parents de faire placer dans l’église du collège de Tournon où sont enterrés les ancêtres. Par malheur, ce monument, ainsi qu’un autel en marbre que Tournon destinait à la même église, tombèrent entre les mains des Anglais lors du transfert par bateau de Civita Vecchia à Marseille. Il ne parvint jamais à les recouvrer.

A son deuil s’ajoutaient les soucis de partager au mieux le modeste héritage, en maintenant une harmonie parfaite entre tous, tout en mettant la mère à l’abri du besoin. Camille garda pour lui le petit château et le parc de Claveyson en rachetant pour 27.000 livres la part de sa sœur Hélène, née en 1786 à Apt, qui venait d’épouser en 1810 Henri d’Hérisson.

Pour le préfet de Rome, accablé par son administration, Claveyson demeurait en son esprit et son cœur le havre de paix auquel il aspirait. Il fit des agrandissements et embellis­sements dans cette propriété. A noter que la mort de son père, après celle de son frère aîné Philippe, lui donnait le droit de se titrer comte.

 

Pour la marquise de Claveyson mère, son rêve était de marier son fils Camille. D’abord parce qu’elle redoutait pour lui le danger des mœurs romaines et, d’autre part, savait « qu’un bon établissement » ajouterait au prestige du haut fonctionnaire, jouissant de 50.000 livres de traitement et placé « immédiatement sous les yeux de l’Empereur ». Un nouveau témoignage de la faveur du préfet de Rome fut sa nomination de membre de la Légion d’honneur le 30 juin 1811.

Par une amie de la famille, Mme de Menthon, une demoiselle fut proposée comme « future », âgée de 19 ans, élevée à Paris, possédant toutes les garanties religieuses, morales, d’âme et de corps et d’esprit réclamées par le candidat... et apportant dix mille francs de rentes. C’était Mlle Adèle Mayneaud de Pancemont, fille du baron, premier président de la cour impériale de Nîmes. Fiancés en juillet 1811, le mariage fut célébré à Paris le 29 août 1811. Le contrat avait été signé par l’Empereur. Les jeunes époux se rendant à Rome firent un séjour enchanté à Claveyson.

 

Il serait trop long d’évoquer ici l’œuvre du comte Camille de Tournon. Citons seulement que son action s’exerça sur les finances publiques, les questions militaires. Les travaux d’utilité tant à Rome que dans le département, tels que l’assèchement des marais, la réforme des hôpitaux et des hospices, des bagnes et prisons. L’hygiène publique. L’agriculture, l’industrie et le commerce. Le culte. Tournon avait commencé le classement des archives. Le transfert à Paris des archives du Vatican se fit avec 133 voitures chargées de caisses qui arrivèrent au début de 1810. Mutilées, elles s’entassèrent à l’hôtel Soubise (elles ne furent restituées à Rome qu’en 1814).

Suivant la proclamation du 10 juin 1809 réunissant les Etats généraux du Pape à l’Empire, Napoléon ordonnait « que les restes des monuments élevés par les Romains seraient entretenus et conservés aux frais du Trésor ». Un des objectifs de Tournon, celui pour lequel comme il l’écrivit lui-même « il consacra toutes les forces de son esprit, toute la chaleur de son cœur » fut de faire de Rome, seconde ville de l’Empire, « un musée vivant » et ressusciter la Rome antique, en lui préparant ainsi un avenir digne de son passé glorieux.

La Consulta, par un arrêté du 9 juillet 1810, nomma une commission des monuments antiques présidée par le préfet et composée de douze membres dont deux sculpteurs, trois peintres, trois architectes, quatre antiquaires qui devaient donner leur avis motivé sur les travaux projetés. Auprès du préfet Tournon, un architecte italien eut un rôle important qu’il serait injuste de passer sous silence ; il s’agit de Joseph Valadier. A cause de la consonance de son nom, nombre d’historiens l’ont cru Français. Ses aïeux avaient émigré à Rome en 1714. Joseph Valadier, né dans cette ville en 1762, était déjà un architecte célèbre quand notre armée occupa Rome en 1809. A partir de 1811, il fut l’architecte de la préfecture, directeur des fouilles et embellissements à partir de 1812 et, l’année suivante, architecte municipal. Il avait déjà fait des plans d’aménagement de la place du Peuple depuis 1784. Son adjoint italien était Camporesi. Ce sont ses plans d’une promenade publique sur le Monte Pincio (propriété de la famille Pinci) qui furent présentés le 2 novembre 1810 à la commission des embellissements de Rome et approuvés par le préfet Tournon et Braschi, maire.

Le préfet Tournon se rendit à Paris pour soumettre ses projets de restauration du temple de Vesta, de la Fortune Virile, du Forum. Il plaida si éloquemment sa cause, appuyé auprès de l’Empereur par le comte de Montalivet, ministre, que, par décret du 27 juillet 1811, un million de crédit annuel fut octroyé pour les réaliser.

Fin octobre commencèrent les travaux des jardins du Grand César au Pincio. Montalivet désigna, à Tournon, le botaniste Hippolyte Nectoux qui devint directeur du jardin zoologique de Rome. Tournon eut toute sa vie l’amour de la campagne, il ne cessa d’avoir la nostalgie de Claveyson et de son parc.

D’autres travaux sont entrepris, restaurant le temple de Vespasien, celui de Saturne, la colonne de Phocas, le portique d’Antonin et de Faustine. On déblaie et consolide le Colisée, le Forum de Trajan. On découvre la Voie sacrée.

Montalivet envoie en inspection à Rome en 1813, deux architectes français éminents : Gisors et Berthault. Leur mission dura six mois au lieu des six semaines prévues. Un autre architecte français, Navier, s’occupa du Tibre, ponts et navigation.

A la fin de 1813 les chantiers sont en pleine activité quoique les crédits manquent après la désastreuse campagne de Russie. Barras, Talleyrand, admirent le labeur du préfet, et ce dernier le félicite de savoir, malgré tant de travaux accablants, réussir à se faire aimer des Romains qui détestent de plus en plus le gouvernement de Napoléon.

En la fin de cette année, le régime craque. L’Empire va vers son effondrement. Les fonctionnaires sont rappelés d’Italie. Après un séjour de quatre ans et deux mois, le préfet Tournon quitte Rome le 20 janvier 1814 avec sa jeune femme, mal remise de récentes couches, et sa fille Alix, née le 4 septembre 1812. II sait bien que c’est un voyage sans retour... a tout laissé à Rome mais il a mis avec ses bagages, le léger cercueil de son fils mort à sa naissance. Dans une seconde voiture ont pris place le fidèle secrétaire Bernardy de Sigoyer et deux femmes de chambre. Le 15 février, les Tournon passent le Var et rentrent en France. « Combien mon cœur fut serré, écrivit-il plus tard en ses mémoires, de retrouver le sol d’une patrie naguère si glorieuse et maintenant si humiliée, si déchirée».

Dans ses regrets poignants de Rome, il pouvait être fier des résultats de sa magnifique administration de la ville éternelle.

 

Note annexe

A propos des travaux d’embellissements de Rome de 1810 à 1813, plusieurs historiens en ont dénié le mérite au seul préfet Camille de Tournon.

Stendhal, dans ses « Promenades dans Rome », en attribue une partie à son chef Martial Daru, arrivé dans la ville impériale en mars 1811, nommé intendant des biens de la couronne pour les départements du Tibre et du Trasimène. Chargé de rendre le Quirinal digne de recevoir Napoléon (qui d’ailleurs n’y vint jamais) Stendhal ignore Tournon.

D’autres historiens citent le général Miollis qui se plaignait « que le préfet agissait avec la plus grande indépendance, et que son zèle excessif l’entraînait quelquefois à s’attribuer des initiatives dues au gouvernement militaire et à la Consulta ».

Dans sa thèse, Henri Auréas — p. 165 — précise que « c’est sous l’impulsion de Miollis et de Tournon gué les grands travaux furent entrepris ».

Admettons que les autorités françaises ayant comme magnifique animateur le préfet Tournon, donnèrent l’impulsion et les moyens financiers et que Valadier fournit le travail technique qui était sa part. De nos jours, on peut voir sur le Pincio, à l’extrémité est de l’allée du Belvédère qui monte de la place du Peuple, un monument avec le buste de Valadier et les armes du souverain Pontife. L’inscription se traduit ainsi :

« A Joseph Valadier, architecte

et à Pie VII

pour avoir rénové la Rome antique »

Reconnaissons que c’est Valadier qui, après le départ des Français et le retour à Rome, en 1814, du Pape Pie VII, maintint les travaux. En 1816, ce fut le remarquable archéologue Carlo Fea (1753-1836) membre de la commission de conservation des monuments antiques, instituée par l’administration napoléonienne, qui fut chargé par Pie VII de les continuer.

C’est Valadier qui, en 1821, chargé par le Pape Pie VII de restaurer l’Arc de Titus le fit avec une grande habileté et un goût parfait.

Sans vouloir entrer dans la polémique, reconnaissons qu’il n’est pas d’usage pour les « occupés » de rendre hommage aux travaux des « occupants ». Il est toutefois à préciser que Valadier, comte et chevalier romain, fut nommé sous l’Empire, Chevalier de la Légion d’honneur.

Demeuré en termes amicaux avec l’ancien préfet Tournon, il lui écrivit le 20 mai 1824... dix ans après son départ de Rome : « ... Je poursuis lentement les travaux commencés par vous... je vous assure que mon éternelle reconnaissance pour vous vivra toujours dans mon cœur ».

Valadier mourut en 1839 et fut inhumé à St-Louis-des-Français où il avait été baptisé et où sa famille avait acquis un caveau en 1794. Avec lui disparaissait un grand et fidèle ami de la France.

En 1831, le comte Camille de Tournon recevait du cardinal Lambruschini une médaille d’or que Grégoire XVI, l’un des successeurs de Pie VII, fit spécialement frapper pour lui, représentant au revers « l’un des plus beaux monuments du Forum qu’il exhuma ».

Madelin écrivit dans son ouvrage, la Rome de Napoléon : « Ce fut un témoignage peut-être unique de la reconnaissance d’un gouvernement pour un agent du pouvoir usurpateur ».

 

Le comte de Tournon avait formé le projet de se retirer à Tournon. Mais il espérait surtout rester à Claveyson.

Toutefois il ne put y demeurer à cause de l’occupation du Dauphiné par l’armée autrichienne. Le maréchal Augereau, chargé de la défense du sud-est et de Lyon, avait du aban­donner ses positions. Les débris de l’armée se repliaient le long de la vallée du Rhône. Pannetier et Ordonneau arrivent à Tain le 22 mars. Le 28 mars leurs troupes battent en retraite vers Valence et Romans, mettant l’Isère entre elles et l’ennemi. Le 28 mars, les Autrichiens sont à Tain, ils y resteront jusqu’au 15 avril, deux jours après que l’on y eût appris la chute de l’Empire et le retour des Bourbons.

Camille de Tournon ne voulant pas être fait prisonnier alla vers Nîmes. Et quand il remonta en famille vers Valence le 10 avril, il vit flotter partout le drapeau blanc, le tricolore en pièces et les bustes de Napoléon brisés. La famille Tournon s’installa à Genelard (Rhône), berceau des Pancemont. Le comte de Tournon monta à Paris et fit sa soumission au Roi le 23 avril. Après son abdication, Napoléon partant pour l’île d’Elbe, de Fontainebleau le 20 avril 1814, rencontrera le Maréchal Augereau au sud de Tain, le 24 avril.

Tournon cherche un emploi après le traité de paix du 30 mai 1814, mais son titre d’ancien préfet de Rome le marque d’une tare indélébile aux yeux des ultras.

Fin juin 1814, ne voyant rien venir, il part pour « son cher Claveyson ».

Lors du retour de Napoléon de l’île d’Elbe, en mars 1815, comte de Tournon est installé en famille à Saint-Germain-en-Laye. Napoléon, voulant regagner à sa cause cet homme de valeur, le nomme à la préfecture de l’Hérault. Tournon oppose un refus net et le nouveau gouvernement lui fait savoir « qu’on l’en punirait ».

Le comte de Tournon assiste, dans une passivité attristée, à la grandiose folie de l’Empereur et à ses désastreuses conséquences.

Le 13 mai 1815, naquit son fils Just-Hippolyte : « ce bonheur, écrivit-il, me fit oublier un moment les malheurs que je prévoyais et les dangers que je courais ».

Après le désastre de Waterloo le 18 juin et le 8 juillet, le retour de Louis XVIII à Paris, le roi fit savoir au comte Camille de Tournon, « qu’on le destinait à une grande préfecture ». Effectivement, le 19 juillet, une ordonnance du roi le nommait préfet de la Gironde à Bordeaux.

Ayant volontairement limité notre étude aux trois frères de Tournon dans le temps où ils furent au service de l’Empire, nous nous contenterons d’un résumé succinct pour la suite de la brillante carrière de Camille, comte de Tournon.

 

Période 1815-1833

A la préfecture de Bordeaux, le secrétaire particulier du Comte de Tournon fut le même qu’à Rome : Bernardy de Sigoyer, son administration fut si remarquable que le 11 septembre 1818, le conseil municipal délibérant « que le nom de Camille de Tournon était donné au cours qui va de la place projetée sur l’emplacement du château Trompette, à la place Tourny ». (De nos jours, cours allant de l’esplanade des Quinconces, créée par le comte de Tournon, par la démolition du château Trompette — à la place de Tourny).

Le comte de Tournon quitta la préfecture de Bordeaux le 26 novembre 1821. Beaucoup plus tard, un décret de Napoléon III en 1858 sanctionna l’érection dans la salle des séances du conseil général de la Gironde, d’un buste du comte de Tournon « qui a laissé de si grands souvenirs dans ce pays ». Tournon est préfet de Lyon, du 18 janvier 1822 au 1er janvier 1823, puis entre au conseil d’Etat. Présidence du conseil des bâtiments civils.

Le comte de Tournon décide de se présenter à la députation. Ses amis de la Drôme et de l’Ardèche lui offrent l’arrondissement de Tournon « où sa famille était aimée et honorée depuis longtemps ». Mais il ne donna pas suite à ce projet, car Richelieu lui avait promis une pairie. Nommé pair de France le 24 décembre 1823, grand officier de la Légion d’honneur le 23 novembre 1828. Après la Révolution de 1830, le bannissement de la branche aînée des Bourbons et l’avènement de Louis-Philippe d’Orléans, Tournon, légitimiste, donna sa démission du conseil d’Etat et garda la pairie. Désormais, il se consacre à la rédaction de ses Mémoires et études statistiques sur Rome.

En 1832, le choléra ravageant Paris, la famille de Tournon se retire à Genelard.

Le comte de Tournon, qui souffre « d’une maladie douloureuse de la trachée artère » s’en va faire un séjour à Nice. Au retour il s’arrête à Claveyson « asile de paix et de bonheur ». Il y revoit sa mère. Le 17 juin 1833, à Genelard, la plume à la main, il s’abat et meurt le lendemain âgé de 55 ans.              

II laissait une veuve, deux fils et deux filles... et des dettes, comme Philippe son aîné, ses fonctions ne lui suffirent jamais pour tenir son rang. A la chambre des Pairs, il avait 97.842 livres de dettes. Il aida toujours ses parents dans le besoin et jusqu’en 1829, il dut emprunter chaque année. A sa mort, les dettes se montaient à 94.842 livres « toutes d’origine honorable et pure ». Ses propriétés, en partie Claveyson, représentaient plus que les dettes.

Parmi tant de personnages de haut relief que comptèrent l’Empire et la Restauration, la figure de Camille de Tournon devrait émerger.

Madelin a dit que ce grand administrateur « méritait sa statue au Pincio ou sur la place des Quinconces à Bordeaux ».

 

VICTOR DE TOURNON

 

Né le 15 août 1790 à Apt. Dixième enfant. Cette date de naissance évoque, à quelques jours près, celle du poète Lamartine (21 octobre 1790 à Maçon), mais c’est à un autre poète que nous pensons. A Alfred de Vignv, né en 1797, mais qui dans son ouvrage Servitude et grandeur militaire nous a si bien dépeint l’état d’esprit de cette génération pour laquelle « ...les noms immortels de victoires sonnaient comme des coups de clairons... »

« ... La guerre était debout dans le lycée, le tambour étouffait la voix des maîtres, la voix mystérieuse des livres ne parlait aux élèves qu’un langage froid et pédantesque. Les baarithmes et les tropes n’étaient, à leurs yeux, que des degrés pour monter à la Croix de la Légion d’honneur, la plus belle étoile des cieux pour un enfant... »

Victor de Tournon, comme les adolescents de son âge, est « nourri des bulletins de victoires, enivré des cloches des Te Deum, avant toujours devant les yeux une épée nue ». Il rêve de la gloire des armes. Il a seize ans l’année de Iéna et dix-sept l’année de Friedland. Il est né un 15 août, comme l’Empereur.

Le premier Consul Bonaparte avait fondé l’école spéciale militaire de Fontainebleau le 8 pluviôse an XI (28 janvier 1803). Elle recevait des élèves de 16 à 18 ans après un examen probatoire, ils suivaient un cycle d’études théoriquement de deux ans.

Les états de services de M. de Tournon Victor (S. H. Armée, château de Vincennes) nous apprennent que c’est le 1er mars 1808 que Victor de Tournon entra à l’école militaire de Fontainebleau. Depuis février 1806, cette école avait reçu un drapeau sommé de l’Aigle avec la devise : « Ils s’instruisent pour vaincre ». Le régime était très dur, la discipline de fer. L’installation à Fontainebleau présentant des inconvénients majeurs, les élèves ayant trop de dissipation due au voisinage de la cour, le décret du 24 mars 1808 régla le transfert à Saint-Cyr dans la maison de Saint-Louis, ancien domaine de Mme de Maintenon, où s’installèrent les 650 élèves. (Sur les cinq-cents premiers — leurs anciens de 1803 à 1808 — cent-quarante furent tués comme officiers et quarante devinrent généraux).

Victor est nommé caporal le 16 avril 1809, sergent le 8 octobre, sergent-major le 15 août 1810.

Il assista à la fameuse revue du printemps 1809 où le bataillon de Saint-Cyr fut appelé à participer sous les yeux de l’Empereur, place du Carrousel, à Paris. Le général Bellavène présenta ses saint-cyriens à la Vieille Garde. Le général Mouton, aide de camp de l’Empereur, dirigeant la prise d’armes, ses commandements étaient répétés par le sergent-major élève Conrad. Napoléon, satisfait de l’exécution des mouvements, sur son ordre, des élèves sortirent succes­sivement des rangs et prirent des commandements de peloton ou de compagnie de la vieille Garde... Epreuves intimidantes dont le récit est passé dans l’histoire... On devine les pensées des « vieilles moustaches ».

Par décret de sa Majesté impériale et royale, daté du 14 août 1810, Victor de Tournon est nommé sous-lieutenant à la suite du 1er régiment de cuirassiers.

Ainsi, « hors d’école » il va se reposer quelques semaines à Claveyson. Camille, son frère aîné, alors préfet de Rome, écrit à ses parents le 21 avril 1810 « du jour où Victor sera à son régiment je vous ferai passer 1.000 livres de pension pour lui, il faut qu’il tienne de vous cette somme ».

Alors commençaient les campagnes impériales qui devaient être les plus coûteuses en hommes.

Victor de Tournon est sous-lieutenant en pied le 31 juillet 1811. Il est avec Charles et Hippolyte de Pancemont, dont la sœur est la comtesse Camille de Tournon. Ensemble, ils vont faire la campagne de Russie. En février 1812, la formidable machine de guerre se met en marche. Après la déclaration de guerre du 22 juin 1812, c’est Smolensk le 18-25 août — La Voskova 5-7 septembre. L’entrée à Moscou le 14 septembre.

Dans les archives de la famille de Tournon, des lettres de Victor sont fort intéressantes par la description des pays traversés, des douleurs vues et endurées. Deux, datées du bivouac devant Moscou, sont particulièrement curieuses. Les armées françaises quittent Moscou le 19 octobre. De Rome, le 26 novembre 1812, le préfet de Rome écrit à Claveyson.

« Victor a eu un cheval tué sous lui. Il se porte à merveille et cela lui vaudra la croix pour laquelle il aurait tout donné ».

Deux jours plus tard, c’est le passage de la Bérésina et la terrible retraite...

L’on sait que les débris de l’armée parvinrent en Prusse. L’Empereur arriva à Paris le 19 décembre.

Le 26 juillet 1813, aucune nouvelle n’était encore parvenue de Victor. La famille de Tournon est une parmi les 300.000 qui attendent... et dont seulement 25.000 auront leurs militaires sauvés.

Toutes les recherches entreprises par le préfet de Rome sont vaines. Il écrit à sa mère à Claveyson : « La providence qui l’a sauvé pendant la retraite, l’aura aussi préservé depuis ce moment ».

En juin 1814, Camille de Tournon entre en France et retrouve la trace du comte de Schullembourg, un seigneur saxon avec lequel il s’était lié à Rome. Celui-ci lui écrit qu’il a revu Victor à Kazan et lui a avancé mille francs. Tout joyeux, Camille envoie cette miraculeuse nouvelle à sa mère et rembourse le seigneur saxon. Il obtient qu’à l’ancien régiment de Victor, devenu cuirassiers du roi, sa place lui soit conservée. Hélas, le saxon s’était livré à un odieux chantage.

Les états de service du lieutenant de cavalerie Victor de Tournon portent : « prisonnier de guerre le 16 décembre 1812 ».

Ce n’est que longtemps plus tard qu’Hippolyte de Tournon, maire de Claveyson, apprendra que Victor avait été massacré à Dantzig par les Prussiens avec tous les prisonniers français. Les deux officiers de Pancemont avaient subi le même sort.

On cacha longtemps cette affreuse nouvelle à la marquise de Claveyson qui voulait croire au miracle.

 

Ayant mis ainsi « nos pas dans les pas » de cette noble famille de Tournon Simiane, nous retrouvons leur souvenir au château de Claveyson où il semble que les descendants ne vécurent pas au-delà de l’an 1850. Hippolyte-Just, comte de Tournon Simiane, frère de Philippe, Camille et Victor que nous avons évoqués, son épouse Pierrette-Mélisie de Murard d’Yvours, leurs enfants, s’en allèrent finir leurs jours au château du Vergier, à Desaignes (Ardèche), château ancestral des Tournon de Meyres, où leurs descendants (comte de Chabannes) vivent encore de nos jours.

De 1893 à 1960, le château de Claveyson fut loué à l’école libre de jeunes filles, dirigée par les religieuses des Saint-Cœurs dont la maison mère est à Tournon. Ce n’est qu’après la mort de la comtesse Jean de Chabannes, née Françoise de Tournon la Palice, décédée à Collanges (Saône-et-Loire) le 5 septembre 1960, âgée de 87 ans, que toutes les propriétés de Claveyson furent vendues par les héritiers, demeurées ainsi plus de deux cents ans dans cette vieille famille du Vivarais.

Au cimetière de Tournon reposent huit des Tournon Simiane, dont Alexandre, François-Xavier, mort à Tournon le 12 décembre 1810, âgé de 60 ans, Marie-Alix de Seytres Caumont, son épouse, morte à Tournon le 12 janvier 1837, âgée de 87 ans, qui avait eu l’immense douleur de perdre cinq de ses onze enfants ; Philippe, 1775-1809, campagne d’Espagne ; Victor, 1790-1813, campagne de Russie : Mélanie, 1783-1805, épouse de Jacques de Fournel du Roure ; Alix, 1783-1824, épouse de Maurice de Seytres Caumont : Camille, 1778-1833, Pair de France.

Claveyson n’oubliera pas cette noble famille qui vécut là les années exaltantes, explosives, tumultueuses, tragiques, des derniers temps de la monarchie, de la République, de l’Empire, des Restaurations. Pour tous « servir la France » fut un idéal et un devoir. Ainsi se montrèrent-ils dignes de leur nom porté si haut par le cardinal de Tournon, 1489-1562.

 

germaine MONTAGNON-PEYRON.

 

 

 

SOURCES IMPRIMÉES

 

 

AVANT-PROPOS

Gallier de, Anatole - La baronnie de Clérieu (Bull. Soc. d’Archéologie de la Drôme : années 1866 à 1870 (Claveyson).

L’Herbier-Montagnon, G. - Rosé Marie Hélène de Tournon, vicomtesse du Barry - Notre communiqué du 21 avril 1966 - Société d’Archéologie et de Statistique de la Drôme.

Villain - La France moderne - Edition Théolier - Saint-Etieime 1908 -Les Tournon de Meyres - p. 922.

 

PHILIPPE DE TOURNON

Chastenet Jacques - Napoléon et l’Empire - Les origines de la guerre d’Espagne - tome II p. 39 à 105 - édition Hachette 1969.

 

CAMILLE DE TOURNON

Abbé Moulard - Camille de Tournon, thèse de doctorat - 3 tomes -Edition Champion - Paris 1929 à 1932.

Abbé Moulard - Lettres inédites du comte de Tournon - Thèse complémentaire - Edition Champion - 1914.

Louis Madelin - La Rome de Napoléon - La domination française à Rome - 1809-1814 - Edition Plan 1905.

Jacques Régnier - Les préfets du Consulat et de l’Empire - Edition Nouvelle Revue - Paris 1907.

Henri Auréas - Un général de Napoléon, Miollis - Thèse de doctorat : Belles lettres Paris 1961 - Faculté des lettres de Strasbourg.  Gabriel Faure - Diptyque romain - (Posthume) édition Arthaud Grenoble, avril 1963 - 1869-1870.

G. Valadier - II Buanarotti - Juillet 1871 - Pour Joseph Valadier, architecte de Rome.

G. Boyer - Rome sous Napoléon - 2e trimestre 1930 - Bulletin de la Société d’Histoire de l’Art Français.

— Le jardin du Grand César (même revue - 1930).

— L’Architecte G. Valadier et le projet de la villa Napoléon à Rome - Vue des Etudes Italiennes - Janvier 1931.

— Les embellissements de Rome au temps de Napoléon - Revue des études napoléoniennes - Avril 1932.

B. Righetti - Valadier - Novembre 1940. Réf. R.P. Simon - Bruno Mario Appollony, professeur à l’Université de Naples - Encyclopédie italienne - Articles sur Valadier.

Stendhal - Promenades dans Rome.

 

VICTOR DE TOURNON

Wandal Albert - Napoléon et Alexandre 1er  - 3 volumes - 1898-1909.

Jacques Bainville - Napoléon - 1931. - Edit. Fayard.

Jean Hennett et Ct Martin - Lettres interceptées par les Russes - Campagne 1812 - Carnet de la Sabretache - 1913.

Louis Madelin - Histoire du Consulat et de l’Empire.

Colonel Louis Garros - Itinéraire de Napoléon Bonaparte - Ency­clopédie Française - Paris - 1947.

 

ARCHIVES

Archives Départementales de l’Ardèche :

Minutes de Me Blachier, notaire à Tournon - Année 1753-54.

— Minutes de Me Gaillard, notaire à Tournon.

— Paroissiaux et état-civil de Tournon.

Archives Départementales de la Drôme :

 Etat civil de Claveyson.

— Minutes de Me Laroche, notaire.

Archives départementales du Puy-de-Dôme :

Etat-civil de Clermont-Ferrand.

Archives départementales du Vaucluse :

Paroissiaux d’Apt.

Archives départementales de la Seine :

Etat-civil - Minutier des notaires de Paris.

Archives municipales de Bordeaux - Service historique de l’armée au château de Vincennes :

Dossiers individuels : Philippe de Tournon.

Etats de services : Victor Alexandre de Tournon - 1er régiment de cuirassiers.

Archives Nationales :

  Philippe de Tournon, sous lieutenant régiment de Coudé 1791 (émigré) cote O3 2572 - 032650.

    Philippe de Tournon - Des rapports d’Espagne à l’Empereur - 9, 11, 16, 19, 24 mars 1808 - AF IV 1680.

    Camille de Tournon - F 1e III - Rome - F 13 Rome - 1568a et 1568b - Restauration des Monuments antiques.

 

ICONOGRAPHIE

1 - Château de Claveyson : Dessin exécuté par Camille de Tournon -Ouvrage de l’abbé Moulard - Tome 1 - p. 16.

2 - L’escalier du Château de Claveyson - Carte postale - Vers 1910 -Le château de Claveyson - Carte postale - Vers 1910.

3 - Portrait de Jacques Philippe de Tournon, Chambellan de Napoléon 1er (au château de Montmelas (Rhône).

5 - Portrait de la Comtesse de Tournon, née de Seytres Caumont par Ingres - Rome 1812.

Collection Henri P. Me Iehenny - Philadelphie U.S.A. reproduit p. 65 de Diptyque romain de Gabriel Faure - Editeur Arthaud 1963.

6 - Portrait du comte Camille de Tournon - par Hortense Handebourg-Lescot 1810 - Collection comtesse de Chabannes La Palice Durat, reproduit p. 64, de Diptyque romain de Gabriel Faure.

 

 

 


Date de création : 31/10/2006 · 08:44
Dernière modification : 13/06/2008 · 08:09
Catégorie : Patrimoine
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